Quelques oeuvres mineures et remerciements
M. le Syndic, Mme la Présidente, Mesdames et Messieurs, chers amis,
Vous n'avez pas décerné le prix 2002 à une plume habile à manier des
sujets à la mode. Quelle est la différence entre un bouffon et un
auteur? L'amuseur est payé, tandis que l'auteur est gratuit. Dès
qu'il est sollicité, même pour une cause naïve ou noble, il n'est
plus tout à fait l'auteur de ce qu'il dit ou écrit. A un éditeur qui
qualifiait une de mes oeuvres de gratuite, je répondis qu'une idée
originale l'était aussi, même si elle profitait à tous.
Michel-Ange a inventé, dans son douzième sonnet, la notion d'un auteur
libéré des influences qui l'avaient formé. Penser en toute
indépendance fut dès le début ma vocation d'écrivain. Les
impatients veulent tout changer d'un coup avant d'avoir pensé par
eux-mêmes. Ils nous assènent des mots d'ordre de parti, des
dogmes religieux ou des leçons d'idéologie. Et ils se gardent de
dénoncer leurs goulags et leur intolérance. Mieux vaut ouvrir les
consciences, non pas les éveiller puisqu'elles ne dorment que quand
elles se ferment. Commencer par se changer soi-même, c'est cela
être un auteur. Le reste prend du temps, des incendies de
bibliothèques, des carnages et des forêts rasées, mais l'esprit fait
son chemin à l'insu de tous, si maigres que soient les publications et
leurs tirages. Pour se joindre à la quête du renouveau, il faut
obstinément sauter par-dessus le dépotoir de ceux qui, érigeant des
catégories fermées, jettent les essais et finalement la pensée au rebut
de la littérature. Qu'ils tentent donc d'exclure Montaigne,
Pascal et les Lumières de l'histoire littéraire! Pour ma part,
j'avoue un bonheur d'écrire presque ininterrompu, porté par un courant
de méditations transparent comme un ruisseau sylvestre avant la tempête.
La remise du prix 2002 est l'occasion de saisir ma vie par les
cheveux. Le préambule de mes aventures littéraires se situe au
fil du Rhône genevois, au café de l'Univers, où Gilbert Trolliet,
trônait sur des revues éphémères et mémorables. Pour
l'impécunieux diplomé que j'étais, la nécessité d'un second métier et
le choix d'une carrière d'angliciste s'imposèrent. J'ai gardé des
années trente et de la guerre une aversion innée pour les
totalitarismes rampants ou triomphants. Les pauvres pioupious
astreints au service actif creusaient alors un tunnel où pointait
l'infime lueur d'espoir d'une nouvelle paix boiteuse. Au sortir
du tunnel, la futilité ubuesque des cours de répétition offrait ses
répits au soldat effacé qui accomplissait son service dans une
camaraderie de travaux forcés.
Dès le début de l'après-guerre, l'Amérique ouvrait ses portes aux
vétérans et aux jeunes étrangers. Un assistanat et des tournées de
conférences me faisaient découvrir un continent d'universités
hospitalières et de bibliothèques opulentes. Après bien des
tribulations, remplacements scolaires, emplois temporaires et heures de
bureau comme traducteur, j'eus la chance de rencontrer à Madrid la
femme de ma vie, puis d'apprendre par hasard qu'un poste de professeur
d'anglais était au concours à Saint-Gall. Cette chaire se mua
petit à petit en un département important, ce qui m'encouragea à faire
partager mes prédilections littéraires dans des cours pour des
centaines étudiants et des séminaires dont aucun ne fut jamais répété.
J'espère que les auditeurs en portent encore une marque moins
épidermique qu'un tatouage. Enseigner en anglais à Saint-Gall
tout en faisant des tournées de conférences aux Etats-Unis, au Mexique
et au Pérou, voilà le sort typique d'un ancien cueilleur de jonquilles
au bord de la Suze, de
s la cruelle seigneurie d'Erguël suzeraine au Jura Sud!
Après un tiers de siècle en Helvétie extrême-orientale, les fils ayant
choisi d'étudier au pays de leur langue paternelle, le français, les
parents se rapprochèrent aussi de nombreux amis et en particulier du
poète savoyard Jean-Vincent Verdonnet, guide et compagnon depuis plus
de cinquante ans, initiateur aux mystères des troubadours contemporains
en Haute-Savoie, à Rodez, en Bretagne et ailleurs. Quant au
génial philosophe Ferdinand Gonseth, en m'invitant à traiter des
relations entre le langage et la pensée dans sa revue Dialectica, il
déclencha l'étincelle initiale d'une pensée qu'il qualifiait
d'audacieuse.
Nous voici donc à Moudon dès l'âge d'une retraite muée en méditation
permanente, à portée de plusieurs institutions dont j'étais déjà
membre, par exemple : Alliance culturelle romande, P.E.N. Club,
Association des Ecrivains Neuchâtelois et Jurassiens, Institut
jurassien, Rencontres poétiques internationales en Suisse romande,
représentées ce soir par M. et Mme Junod, présidente et secrétaire,
ainsi que par M. Jean-Claude Blaser. Enfin c'est à l'AVE que j'ai
trouvé, sinon le salut, du moins un port d'attache, de nouvelles
amitiés durant mes six années comme membre du Comité et ensuite comme
membre de la Commission FAVEP, en portant sur les romans et poèmes des
consoeurs et confrères un jugement bienveillant mais
incisif. J'eus aussi le plaisir de me rendre utile en organisant
la cérémonie de la remise du prix à quatre lauréates et lauréats
précédents. A ce propos, on racontait d'un gladiateur valétudinaire
désarmé qu'il s'exclama du fond de l'arène : AVE A.V.E.,
(j'oubliais de vous confier qu'il y avait un écho dans cet amphithéâtre
et je recommence:) AVE, A.V.E, MORITURUS TE SALUTAT,
TAtata, fin de l'écho. Bref, ce fut son dernier salut
public. Envolé par-dessus les gradins. Les collègues
esclaves gladiateurs l'attendaient avec leurs filets, leurs tridents et
leurs épées, mais César leva le pouce, sous les ovations du peuple,
ouais! Fin de l'histoire qui s'intitule "L'écho salutaire".
Puisque le prix est décerné pour l'ensemble de l'édifice, je laisse de
côté les monuments visibles, ces livres qui figurent sur toutes
les listes et dans l'armoire de cette salle, pour ne mentionner que
l'une ou l'autre des quelque 200 contributions mineures. Rares
sont les lecteurs ou auditeurs qui en connaissent plus d'une, aussi
j'ai pensé que la brève présentation qui suit aura pour vous l'éclat ou
le charme de la nouveauté.
Quel que soit le thème traité, j'ai toujours cherché avant tout à en
dégager le sens et les valeurs, ce qui impliquait chaque fois un
retournement de l'attention des effets et des formes vers les origines,
la genèse et la création. Mais tandis que l'essai détache l'objet de
l'attention, la poésie devient l'attention elle-même. Disons
qu'on peut écrire un essai sur l'amour, mais qu'un poème se doit d'être
l'amour lui-même. Je n'ai pas d'idée préconçue de ce qu'est la
poésie. J'y vois une interrogation aussi valable et indispensable
que la recherche scientifique. Elle exerce sa fantaisie sans
enfanter de machines infernales ou de monstres.
Chacune de mes contributions part d'une intuition. Une d'entre
elles, qui compare les mêmes mythes chez Dante et chez Milton,
mène à la découverte d'un cheminement de l'esprit humain, le passage du
monde statique de Dante à l'univers dynamique de Milton.
De même, dans ma leçon d'adieu à Saint-Gall, j'ai choisi quatre textes
illustrant quatre phases de la littérature anglaise: celtique, saxonne,
médiévale et moderne. De l'une à la suivante s'opère un saut
vertical irréversible de la pensée et un saut en longueur d'une langue
à l'autre.
L'originalité littéraire se manifeste aussi par la virtuosité avec
laquelle certaines grandes oeuvres, à travers les interprétations
successives, se métamorphosent sans perdre leur force initiale.
Le quatre centième anniversaire de la naissance de Shakespeare en 1964
m'offrait le modèle de cette survie. La fête eut lieu dans
l'église bondée de Trogen. J'y dénonçais la fausseté de la vision
positiviste qui règne encore dans tous les domaines contre toute
évidence. Même sous son texte archaïque, Shakespeare n'appartient
pas qu'à son temps. Contrairement à ce que nous inculquent les
savants, il n'est pas mort. Ce miracle permanent fut ma raison
d'être comme chercheur, enseignant et poète.
L'occasion s'est également présentée, à la Villa Kérylos de
Beaulieu-sur-Mer, d'examiner les Romantiques anglais à la lumière des
résurgences grecques dans leurs oeuvres. Shelley traduisait à vue
les tragiques grecs et s'est permis de libérer Prométhée après trente
siècles du supplice infligé par le maître des dieux.
Si les voies de l'esprit, sondables ou insondables, font leur chemin à
l'insu des historiens et bien entendu des médias, il convient de
réfuter la croyance bien établie en un genius loci (le génie du lieu),
titre d'un cahier de l'Alliance culturelle romande où je maintiens, à
contre-courant, que ce ne sont pas les lieux qui ont du génie, mais
bien les esprits qui les honorent. Par exemple, les vallées
retirées mais industrieuses du Jura bernois ne laissent pousser que des
champignons, des montres, des machines et des éoliennes. Si
quelque génie qui ne s'est pas frotté aux lumières de Paris ou ailleurs
que dans sa caverne à trésors sort de sa lampe à huile, comme le joyeux
poète Werner Renfer, les esprits chagrins s'empressent de l'enfermer
dans sa fiole. Un pays étranglé par ses cluses a besoin de ceux
qui l'universalisent.
Dans un élan d'ouverture, j'aurai brisé quelques lances, par exemple en
faveur d'un fonds des lettres semblable au Fonds National de la
Recherche scientifique, en faveur d'une représentation suisse au sein
de la francophonie à l'époque où ce projet était violemment combattu,
pour un Jura en deux demi-cantons, pour décerner à Denis de Rougemont
le prix Nobel de littérature, pour libérer Vaclav Havel de la prison,
pour l'aide aux écrivains exilés ou emprisonnés, pour l'originalité
dans les arts, les sciences et les lettres, contre les religions
belliqueuses, finalement la lance magique contre l'abandon en Europe et
en particulier en Helvétie de l'héritage celtique. M. Jean-Adrien
Lavanchy, ici présent, est un héros de ce combat. On ignore
soigneusement que le celtique fut la langue parlée de l'Europe du
13e siècle avant au 10e de notre ère et qu'il a donné son rythme
et sa structure analytique aux langues romanes et à l'anglais. Sources
et ruisseaux, rivières et fleuves, portent des noms au murmure
celtique. Rhône et Rhin, Danube et Tage, Elbe et Vistule,
mais aussi Mérine et Suze. Ces noms chantent depuis les âges
oubliés, noms de villes qui gardent leur secret sous leur tumulus, leur
collines ou leur dune, comme London, Dun Laoghaire, Yverdon ou pourquoi
pas Moudon. N'oublions pas les lieux sacrés, de Lugdunum au
Lukmanier (Luco Magno) et gravissons avec respect les cimes qui
triangulaient les vastes apanages druidiques.
J'espère que les lances saignantes saisies au vol seront
reprises, toujours saignantes, mais pas sanglantes, par des Lancelots
plus jeunes ou obstinés que votre lauréat. La République
trialpine a besoin de chevaliers qui ne perdent jamais les sommets de
vue.
Pour terminer, comme le moment de passer le témoin approche, j'aimerais
vous confier la clef qui ouvre toutes les pages de mon oeuvre
littéraire. Vous aurez constaté qu'il y a sous chaque page une
porte presque invisible puisque c'est l'ouverture de la conscience ou,
ce qui revient au même dans mon cas, l'aube de la poésie. Une
seule clef correspond au trou de serrure, mais chacun peut se la
procurer puisqu'elle est dans sa poche. Il suffit de tourner la
clef pour que la porte s'ouvre, mais sur quoi? Ce n'est pas à
l'auteur de le dire, chaque lectrice ou lecteur étant libre
d'éprouver son sentiment, peut-être son émerveillement devant un monde
insoupçonné surgi de sa transparence.
Ceci dit, je passe le témoin. Merci à tous.
Mes remerciements vont à l'AVE, Association vaudoise des Ecrivains, à
sa souveraine présidente Simone Collet, à Pierre-Yves Lador et à Mousse
Boulanger, laquelle m'a régulièrement consacré des entretiens
radiophoniques depuis 1976. Merci aussi à la largesse éclairée de
la BCV, Banque cantonale vaudoise, aux éditions L'Age d'Homme,
représentées par Messieurs Vladimir Dimitrijevic et Slobodan Despot, à
la Ville de Moudon et à son éloquent Syndic, M. Gubler. Moudon,
ah Moudon! Ville celtique par son nom et par une rue à deux pas
d'ici, ludique par sa stèle romaine, gothique par sa cathédrale,
artistique par son parc médiéval, idyllique par son bourg et bucolique
par son écrin d'ombrages et de champs dorés.
Les recteurs des Universités de Saint-Gall, Neuchâtel et Genève, ainsi
que le président de l'Institut jurassien, regrettent de devoir
renoncer à l'envie de gravir ta colline helvétique, Minnodunum féerique!
J'ai aussi le plaisir jubilant de saluer les amis ici présents et ceux
qui n'ont pas pu venir, les Moudonnois et ceux qui n'ont pas hésité à
quitter, pour l'occasion, Saint-Gall, Genève, Lausanne même, Yverdon,
Neuchâtel, Le Locle, Boège et Vétraz-Monthoux en Haute-Savoie,
Besançon, etc... A défaut de les nommer tous, je les embrasse.
Quant à mes parents disparus, à ma femme sans pareille, à mes enfants
prodigieux et petits-enfants adulés, je ne saurais dire ici le bonheur
que je leur dois et leur souhaite.
(après "sa transparence" ou après "...tempête"):
Dès le début de mon activité littéraire, je me suis dit qu'il y avait
assez de chercheurs scientifiques dans tous les domaines, sauf un,
celui de l'expression. On sait à quelles bombes et monstruosités
aboutit l'investigation de la matière. Je me suis donc résolument
tourné vers l'intérieur, le sujet, l'esprit tel qu'il se manifeste dans
les oeuvres d'expression, ce qui m'a valu bien des déboires comme
chercheur et comme poète, mais je maintiens cette orientation tournée
vers l'avenir, heureux que d'autres, lecteurs, penseurs, poètes ou
écrivains reconnaissent la validité de ma démarche et poursuivent la
même recherche.
(après "Au sortir (à l'issue) du tunnel,..."): (après "tandis que l'auteur est gratuit"): ...
(après "...tatouage." (après "langue paternelle"): supprimer "quoique assez loin du Jura"
(après Suisse orientale"): (avant-dernier §)
Quelques contributions
(les chiffres se rapportent à la liste de mes publications)
19 Culture vivace, 36 British Empiricism, 38, Evolution of myths, 48 De
Dante à Milton, 45 P.-L.Mathey, 65 Dialectique et hist.lit., 78 nature
et culture, 80 Jura taciturne, 90 Verdonnet, TC, 111 La psyché contre
l'âme, , 122 guérison du l., 125 dedans et dehors, 133 l'excp.
poétique, 135 Jura du coeur, 139 vérité politique, 142 why facts cannot
replace fiction, 143 progrés et morale, 144 Dickens , 146 Verdonnet,
151 pouvoir et culture, 153 pour un fonds des lettres, 155 un regard
distant, 160 crise et progrès - Diotima, 161 Genius loci (Alliance
cult.), 173 dialectique de tout système futur - comprendre, 175 à vol
d'avion, 176 Digot, 184 sens à venir, 185 l'avenir au passé, 188 le
rôle du sujet chez Gonseth et Piaget, 189 Suisse et francophonie, 191
transgressions Annecy, 192 religion du succès, 196 la lit. comme
chiffre et comme trace, 202 du rite au mythe, 205 et 217 Sur la trad.
poet. 218 résurgences grecques 221 plaidoyer pour l'originalité
,222 nature et culture, 225 La Palingénésie chez les Romantiques
anglais. 227 L'éclair chez st.John Perse et René Char 232 Ecrire ici
246 celtes,